• JÉRÉMY LIRON / JULIEN ZERBONE


     

     

     La démarche de Vincent Genco porte en elle un mélange étrange de spiritualité, de matérialisme, qui le rapproche de celle de John Cage. Comme le musicien américain, les œuvres et les écrits de Vincent Genco portent en elles un idéal de non obstruction, de présence absolue et de fluidité dont l'essence (le carractère) semble être résumé dans les trois vérités des Sutras qui doivent guider le disciple vers l'illumination : La création est infinie ; il faut agir dans la vie comme si on écrivait sur l’eau ; les opposées ne sont pas opposées. Ainsi en va du rapport au réel selon l'artiste, dont les œuvres semblent être autant d'étranges passerelles dont la qualité première serait de nous porter à faire des détours par le rêve, la mélancolie, la contemplation des choses simples et banales de la vie.

     Présenté dans l'exposition, Niveaux est en fait le prototype de Tsunami, et se présente comme un sandwich de plaques de verre rectangulaires maintenues dans le sens de la longueur entre elles par un cadre en métal, suspendu au mur par deux câbles fixés à ses extrémités. Entre chaque plaque, l'artiste a versé une quantité donnée d'alcool différente, de manière à ce que se dessinent des lignes à des hauteurs différentes. Le dispositif, assez impressionnant, n'apparaît dans son intégralité que lorsque le spectateur – rien ne lui ai demandé de cet ordre – touche le cadre et que celui-ci opère un mouvement de balancier.Alors les lignes commencent à dessiner des ondulatoires décalées, p produisant un effet de vague. Tsunami, sur le même principe, est un caisson avec trois plaques de plexiglas remplies d'alcool inséré à la place de l'une des vitres d'un bus de Flers. Les lignes, au niveau des yeux d'un passager assis à sa place, ne cessent d'onduler avec les mouvements du bus, produisant un effet de flou dans le champ de vision des passagers assis à cette place.

     Discrètes, les œuvres de Vincent Genco sont toujours prises dans une dualité : se montrer au spectateur pour mieux donner à voir le monde, s'effacer pour devenir perception à part entière. De ce point de vue, Tsunami fonctionne à la manière d'une étrange lentille de contact infidèle : imperceptible à l'arrêt, invisible pour la plupart des usagers du bus, l’œuvre ne se donne à voir qu''une fois que l'on a perçu la modification qu'elle opère dans le spectacle quotidien des néons, parcs, croisements façades et vitrines qu'offre la ville, du matin jusqu'au soir. Niveaux tout comme Tsunami ne modifient pas seulement ce que l'on perçoit, mais aussi la manière dont nous percevons le monde autour de nous : les lignes de l'alcool matérialisent ainsi aussi bien l'épaisseur de la vitre, le mouvement du bus, donnent à voir l'étrange travelling sur le paysage urbain, à percevoir le temps passé assis dans le bus, autant de caractéristiques physiques qui agissent sans cesse sans que nous y prêtions attention...

     En provoquant une myopie du point de vue de la perception visuelle, Tsunami corrige cette autre myopie qu'est la routine, l'inattention, extirpant par son étrangeté même l'usager de sa passivité et de sa quotidienneté. La perception chez Vincent Genco n'est pas seulement la manière dont nous recevons les informations, elle est aussi création, invention : pour mieux voir, pour mieux entendre, pour mieux appréhender le monde, il s'agit d'abord de moins percevoir et de laisser sans doute libre cours à cette autre faculté sous-estimée qu'est l'imagination, à mettre en œuvre et à vivre ce qui se révèle être une fiction du quotidien. C'est cette faculté précisément qui donne naissance à l'étrange peinture monumentale qui fait face dans l'espace d'exposition à Niveaux, Gesticulation II : ce paysage de canyons peuplé de cubes blancs n'est rien d'autre qu'une hypothèse libre d'un réel possible, tel que le rêve l'artiste, une tentative « de cataloguer toute les variations de pression faites sur la terre par les cubes blancs ».

     L'artiste lui-même exprime à la fois cet attachement au monde et sa défiance envers tous les moyens habituels pour parvenir à une description, à une compréhension de notre environnement, que ce soit le langage ou les sciences. Ainsi écrit-il dans un de ses très beaux textes « Observer. S’efforcer d’effacer l’idée du sol dans le sol, l’idée de l’arbre dans l’arbre, du ciel dans le ciel. Abolir les échelles de valeurs entre les choses afin qu’elles ne règlent plus la perception en un système ». Les œuvres de Vincent Genco portent toutes en elles un idéal d'idiotie, la nécessité de se perdre soi pour mieux prendre pied dans le monde, l'idée d'une attention aux flux et aux hasards, à l'évanescence du monde qui les rapprochent des Haikus ou des œuvres musicales et graphiques de Cage : si les moyens d'observation courants sont des outils pour extraire du flux du réel une représentation systématisée, alors les dispositifs de Vincent Genco sont des ciseaux à couper l'eau, qui à l'encontre de tout idéal de rationalisation du réel, semblent au contraire ne fonctionner et ne révéler qu'une situation donnée dans son irréductible spécificité, et en dégager autant de pistes et possibles pour une rêverie ultérieure.