• CYMOTHOA EXIGUA / OBSERVER / ÉCLIPSE / DÉSAFFECTION / PARASITE / (suite...) 


     

     

     

     

    Si, en un mouvement involontaire et spasmodique, mon œil s’agite, c’est que je me suis endormi. En dedans il n’y a rien a quoi  je puisse le  raccrocher.  j’appose devant moi une ligne droite, en dessous je fixe une position.

    Tout autour se déploie une énergie considérable. Une secousse inattendue. Pertes considérables, gesticulations.


    Forcé  de dépasser la précarité de ma condition, je tente de prendre le contrôle du flux en enchaînant les opérations les plus improbables: avaler et recracher l'explosif, Me secouer pour le dégager, le compacter en me pliant dessus.  je m'efforce de le répartir en moi et autour de moi, en vue d'établir une symétrie parfaite.

    En dedans je suis constitué d’images de corps et d’environnements entremêlés. En moi une jambe engendre une patte, un pied de chaise, un arbre. Le sol entraine du même coup le plafond, un terrain de foot ou le dessus d'un crâne.

    Voilà que j’opère les mouvements supposés d'un enfant, d'un poisson et d'une pierre. Traversé par des lieux dont je discerne encore à peine les nuances, je manque successivement d'attraper le détour d'une flaque, la courbe d'un toboggan ou encore la hauteur vertigineuse d'un puits pour ricocher, égarant des tours entiers de bras, un long tremblement de la nageoire gauche ainsi qu'une roulade partie on ne sait où.  Les mouvements les plus élémentaires s'écoulent, emportant avec eux les milieux qui leur correspondaient le plus. L'enfant qui lève la main invente la table et la mère qui fait le repas. Le poisson dégage des rivières entières par les branchies. Sa nageoire de derrière régit deux océans, se déversant l'un dans l'autre selon les positions nord/sud de ses déplacements. La pierre en plein vole fait pousser la main, puis l'étire en un bras aussi long que la chute.

    Je dilapide une gamme infinie d'objets et de rapports, accumulant les pertes d’énergies. L'inventaire atteint des proportions inimaginables. Des éléments épars sont déchargés ça et là,  dans ce grand vide autour de moi. Un bazar menant dès lors sa propre vie.

    C’est ainsi que je détecte enfoui dans ce bric à bac, encastrée entre une boite à chaussures et un géranium, la colère. Au même moment, sur un autre versant, le rire, la joie, l'allégresse, s'introduisent dans un pot d'échappement. La grande chaine qui s'en suit me met en face d'une gamme d'objets que je n'avais jusque là jamais pu observer : Des affects gravitant autour de moi à des distances plus ou moins grandes. Je les laisse naviguer à leur guise et cela sans une once d'implication. Je m’en détourne même, les considérant comme accessoires.

    Une gaieté lointaine converse d’un esprit à l’autre. Elle appose tout près d’une table le mignon dans un caniche, introduit de l’humour latent en donnant à un buisson la mine d'un personnage familier. Elle stimule les digressions farfelues, plisse les regards en des yeux rieurs. À quelques mètres encore, tout près de l’agressivité, elle discerne une douceur secrète sous la mâchoire d'un pit-bull.

    Si l’instant qui s'écoule laisse derrière lui un peu de mélancolie, la gaieté s'arrange pour parer le suivant de nouveaux attraits. La légèreté lui est capitale.

    Cette constance vient affadir peu à peu les plaisirs reçus. La gaieté se précipite dans l'ennui. Elle négocie avec l'amertume quelques plaies à ouvrir et refermer ponctuellement. Elle redonne une juste appréciation au plaisir. Sur ces temps là, la gaieté réfrène la colère et ses cruautés les plus diverses. La colère prépare l'énumération de litiges, choisissant en douce le lexique adéquat. Elle ordonne l'image d’une dette jamais lavée, celle d’une femme perdue ou encore d'une épaule emboutie dans la rixe. L'emprunt rumine son chiffre, inventorient des châtiments tandis que la rancœur cuve et décuve l'échec. Enfin l'affront prépare son revers. La gaieté ne cesse de défaire la colère qui avec furie et férocité voudrait échauffer la conversation. Elle la laisse de côté, la regarde en coin avec détachement.

    Livrés à eux-mêmes, mes affects déambulent et tissent de nouveaux agencements. Mes passions motivent des rapprochements inattendus contribuant au croisement facétieux des espèces. Mes humeurs suivent leur cours et évoluent dans un ordre incertain et quelconque. Sous l’emprise d’incessantes fluctuations, le vivant déroule une poignée de mouvements dérisoires puis disparaît, dépourvu d’un corps ou d’un environnement auquel il puisse s’accrocher durablement. Un vrai gâchis. Les temps eux mêmes s’interpénètrent, rejouant incessamment le cours de phénomènes physiques. L’imparfait tisse des toiles d’araignées sur le flan d’une vague. Le subjonctif retourne les plantes à l’envers afin qu’elles fleurissent par la racine.

    Forclos en moi même, j’aspire à m’évider complètement. Je rejette la moindre portion de matière ce qui m’amincit considérablement. Je me soustrait d’un lot important d’intentions : rénover les espaces verts autour de la périphérie d’un quartier, entasser des objets bleutés au fond d’une forêt, cuisiner une tarte aux olives… Je maintiens ces volontés hors de moi comme pour les déléguer à un prétendant quelconque.  Il m’est préférable de ne pas coordonner mes choix. Pour cela, je m’en remet à l’arbitraire.

    L’énergie se raréfie. Je perd de la vitesse. Un objet d'essoufflement gravite tout près de moi. Cet objet d'essoufflement engendre un objet d'épuisement qui ouvre ensuite à un objet d’ensommeillement. Dans ce processus, l’ensommeillement s’immisce en chacune de mes parties jusqu’à les sinistrer complètement. Un état similaire à de l’apathie m’atteint.. Cela ne change rien au processus. Il s’y dégage simplement comme un accent, une tonalité : la monotonie.

    La fadeur que j’éprouve en contact avec la surface entretient mon absence à la tâche. Comment croire en l’eau qui coule autour de moi, si elle ne me mouille pas. Craindre le verre, si en éclatant, il ne me tranche pas. Ce monde me semble relever strictement de la fiction. Je ne le régit pas, le refuse catégoriquement et pour cela les choses trainent en moi et autour de moi. Il me faut en finir une fois pour toutes.

    Je m'éventre, me détrousse jusqu’au fond pour en défaire les derniers termes.  En un simple geste, je sacrifie un reste de couleur, m'ampute d’une patte de derrière et gâche quelques vérités. L’acte ne dure qu’un instant.

    je me suis senti entièrement moi même en creux.